Commission de l'éthique en science et en technologie

Le bien-être animal : historique et éthique

En préparation d'un dossier sur l'éthique animale, la CEST propose une série d'Éthique Hebdo afin d'amorcer la réflexion sur les enjeux entourant le bien-être animal. Nous commençons donc par un bref historique de l'étude du bien-être animal, en tant que discipline scientifique, et de ses embûches sur le plan éthique.

21 septembre 2022

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La réponse à la question « Les animaux souffrent-ils? » semble si évidente aujourd’hui qu’il est difficile d’envisager un temps où elle ne l’était pas. Pourtant, la souffrance animale, tout au long de l’histoire occidentale, n’a été reconnue que graduellement et par une succession de plusieurs paradigmes chez les philosophes et les scientifiques. Dans la mesure où la science du bien-être animal repose sur l’observation première que les animaux souffrent, il est pertinent de revoir les étapes de cette reconnaissance et d’examiner les conséquences qu’elle a eue pour la science et l’éthique. 

Le bien-être animal à travers l’histoire de la philosophie 

Bien avant de capter l’attention des sciences du vivant lors de la modernité, la souffrance animale a été réfléchie ponctuellement dans l’histoire par quelques philosophes occidentaux. Malgré des différences profondes dans leurs systèmes philosophiques respectifs, Aristote, Thomas d’Aquin, René Descartes, Thomas Hobbes et Immanuel Kant se sont tous rejoints dans leurs écrits en ce qu’ils ont considéré que les êtres humains possédaient un attribut unique – la rationalité – et que cet attribut distinguait nécessairement l’humain de l’animal. Cette posture intellectuelle a longtemps miné le et, par conséquent, la reconnaissance de leur souffrance. 

Il faudra attendre le renouvellement intellectuel du 18e siècle (le Siècle des Lumières) en Europe pour que la philosophie produise, chez Jean-Jacques Rousseau et Jeremy Bentham, à de nouvelles réflexions sur les capacités des animaux. Un aphorisme marquant issu de l’Introduction aux principes de la morale et de la législation de Bentham, publié en 1781, illustre bien le renversement des idées de l’époque au sujet des animaux : « La question n'est pas “peuvent-ils raisonner?”, ni “peuvent-ils parler?”, mais “peuvent-ils souffrir?” »  

Par la suite, la disposition des sociétés occidentales vis-à-vis la nature s’est transformée avec la Révolution industrielle: plutôt que sauvage et dangereuse, la nature paraissait désormais « apprivoisée ». Parallèlement, dans l’œil du public, le bien-être animal a cessé d’être un élément exclusivement moral et s’est transformé progressivement en un élément « objectivable », c’est-à-dire traduisible en critères et en indicateurs partagés[1]. Ce qui aurait autrefois été l’objet d’un devoir moral – « Il est cruel de ne pas traiter la maladie d’un animal quand on peut », par exemple – devient l’objet d’un devoir objectif : « Il faut agir pour que moins du tiers des animaux soient malades. » Ces impératifs mesurables constituent l’un des premiers tremplins vers l’étude scientifique de la souffrance animale, revigorant par le fait même l’étude philosophique du statut des animaux. 

Les animaux, objets des sciences 

Il faudra attendre bien longtemps, aux alentours des années 1970, pour que l’étude scientifique du bien-être animal en tant que tel soit formalisée[2]. Cependant, les recherches sur les animaux (sans considération envers leur bien-être) avaient tout de même eu lieu durant le 20e siècle. Les disciplines naissantes du « behaviorisme » et de l’éthologie s’intéressaient toutes deux aux comportements des animaux, mais sans supposer des états mentaux internes observables, comme la souffrance. L’animal, à ce moment, était une « boîte noire » dont les seules composantes factuelles pertinentes, du point de vue scientifique, étaient les stimuli (entrées) et les comportements (sorties). Les traités de santé animale des années 1960 faisaient également très peu de liens entre le bien-être animal et à la souffrance, se concentrant plutôt sur les impacts reliés aux sociétés humaines (comme la sécurité alimentaire). 

En 1964, Ruth Harrison publie Animal Machines, un livre décrivant les pratiques déplorables de l’élevage intensif de volaille en Angleterre. L’année suivante, le gouvernement britannique réagit en exigeant un rapport du bien-être animal sur son territoire. Mené par Francis Roger Brambell, le rapport de 85 pages prescrivait, à la suite de plusieurs observations, le respect de cinq grandes libertés (en anglais, « freedom from… ») : liberté de ne pas subir la faim ou la soif; liberté de ne pas subir l’inconfort; liberté de ne pas subir de la douleur, des blessures ou des maladies; liberté d’exprimer un comportement normal et liberté de ne pas subir la peur et la détresse. Comme le remarquent Isabelle Veissier et Mara Miele dans leur article sur l’histoire du bien-être animal, « [c]ette expérience a montré la nécessité de s’interroger sur la façon dont les animaux perçoivent leur environnement, plutôt que de faire des hypothèses à partir de ce que nous pensons bon pour eux[3]. » Grâce à ce rapport, trois nouveaux critères commencent alors à être considérés ensemble : les préférences de l’animal, ses besoins comportementaux et ses signes de mal-être. Parallèlement, la souffrance animale commence à intéresser plus directement la science. 

À la suite du rapport Brambell, les disciplines étudiant les animaux se rapprochent et se mettent à collaborer davantage : la physiologie et la psychologie, par exemple, examinent conjointement le phénomène du stress en traçant des liens entre les manifestations physiques de l’animal et ses réactions émotives. La psychologie et l’éthologie cherchent à établir quelles émotions surviennent dans le milieu naturel et comment elles peuvent être codifiées. Progressivement, la science du bien-être animal se consolide et s’organise, mettant en relation plusieurs facteurs qui n’avaient jamais été observés ensemble. Il devient également évident qu’une discipline seule ne peut pas couvrir l’entièreté du phénomène du bien-être animal, d’où la nécessité d’adopter une approche interdisciplinaire. 

Interdisciplinarité et enjeux éthiques 

Les gains offerts par une approche interdisciplinaire, qui rassemble les forces de toutes les disciplines participantes et transfère les méthodes d’une discipline à l’autre, ont cependant été mitigés par les défis éthiques propres à toute entreprise scientifique, en particulier celles misant sur la collaboration. Veissier et Miele en témoignent : 

La science peut fournir des éléments factuels sur la façon dont une situation aversive ou au contraire agréable est perçue par les animaux […]. Mais il n’existe pas de faits scientifiques pour décider du niveau acceptable d’aversivité ou de douleur. Dans le projet Welfare Quality®, de nombreuses questions d’ordre moral sont apparues au cours de la construction de l’outil d’évaluation globale du niveau de bien-être dans une ferme : doit-on [par exemple] considérer l’état moyen de tous les animaux ou mettre l’accent sur les animaux en moins bon état? 

Ce qui constitue une souffrance tolérable ne relève pas du domaine de l’observation. De telles situations appellent à la sensibilité morale et au dialogue : il est important que les différents acteurs fassent valoir des points de vue différents et puissent parvenir à des consensus ou des compromis, d’autant plus que les disciplines différentes ne mettent pas l’accent sur les mêmes critères, ni ne suivent-elles les mêmes démarches de recherche. Quel est le niveau de souffrance acceptable à imposer à un animal de laboratoire? Y a-t-il des espèces qui méritent une exemption de souffrance plus stricte que d’autres?

Fraser, dans son article de 2008 intitulé Understanding Animal Welfare, remarque que « le bien-être animal est comme beaucoup d’autres thèmes de science ‘engagée’ […] où les outils de la science sont utilisés dans un cadre de valeurs. » Autrement dit, le niveau d’acceptabilité de souffrance animale peut être appuyé sur des données probantes, des faits scientifiques, mais ne peut reposer uniquement sur elles. De cette situation se dégage le besoin de collaboration entre les différents acteurs d’une société pour légiférer sur les questions épineuses comme celles du bien-être et de la souffrance animale. 

 

 


[1] Isabelle Veissier et Mara Miele, « Petite histoire de l’étude du bien-être animal : comment cet objet sociétal est devenu un objet scientifique transdisciplinaire », INRA Productions Animales 28, no 5 (2015): p. 399.

[2] Ibid., p. 400.

[3] Ibid., p. 401.

Image: kallerna, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons

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